1.
Inès avait douze ans, presque treize.
Enfin, « douze ans et demi », disait-elle. Les six mois supplémentaires comptaient beaucoup à ses yeux. Ce soir-là pourtant, elle ne se sentait pas grande du tout.
Recroquevillée dans un coin du canapé, elle mordillait le bout de ses doigts sans quitter l’écran de la télévision des yeux. Les images défilaient. Les sons s’éparpillaient dans la pièce. Mais rien ne pouvait retenir son attention.
Son père, Antoine, était ingénieur sur le chantier du nouveau téléphérique. Il lui arrivait souvent de rentrer tard du travail. Ce matin-là, avant de partir, il avait prévenu qu’il ne serait sans doute pas à l’heure pour le dîner. Mais le dîner était déjà loin derrière eux et personne n’avait de ses nouvelles !
Sa mère avait appelé tous les collègues d’Antoine. Les réponses se ressemblaient ; « ne vous inquiétez pas », « il est sûrement en train d’arriver », « attendez encore un peu ».
À onze heures passées, Catherine décrocha finalement le téléphone pour prévenir la gendarmerie de la disparition de son mari.
La voiture bleue s’arrêta devant la maison moins de dix minutes plus tard. Deux hommes et une femme en uniformes descendirent du véhicule. Ils retirèrent leurs casquettes avant d’entrer et s’installèrent autour de la table du salon.
— Va te coucher, Inès, dit doucement sa mère.
La jeune fille obéit sans discuter. Du moins, en apparence. Elle laissa la porte de sa chambre entrouverte de quelques centimètres. Juste assez pour laisser passer les voix.
Autour de la table, les questions s’enchaînaient :
« Depuis quand Antoine travaillait-il sur ce chantier ? Avait-il des soucis particuliers ? Avait-t-il des ennemis ? Des dettes ? Des collègues avec lesquels il se serait disputé ? »
Catherine répondait d’une voix calme. Elle gardait son sang-froid et faisait son possible pour tenir l’inquiétude à distance. Après de longues minutes les chaises raclèrent le parquet. Les gendarmes allaient partir.
Une dernière question retint l’attention de la jeune fille qui n’en perdait pas une miette :
— Vous êtes-vous disputée avec votre mari ?
Le silence qui suivit lui parut interminable. Ses lèvres se serrèrent. Elle savait. Enfin, elle croyait savoir. Depuis tout à l’heure, les mots lui brûlaient la gorge. Il aurait suffi d’une phrase. Une seule.
Mais si elle se trompait ? Les adultes éclateraient de rire.
Mais, si elle avait raison ?
Son cœur battait si fort qu’elle en avait mal au ventre.
Lorsque la porte d’entrée se referma enfin, Inès attendit encore quelques secondes. Elle éteignit la lumière de sa chambre et tira la couette jusque sous son nez pour faire croire qu’elle dormait. Dans l’obscurité ses yeux étaient grands ouverts.
Elle se leva, enfila un pantalon par-dessus son pyjama, puis sa doudoune et ses grosses chaussures. Avec précaution, elle ouvrit la fenêtre. L’air glacé s’engouffra dans la chambre. Elle inspira profondément, puis sauta.
Elle courait aussi vite que possible dans les rues silencieuses du village. Les rares fenêtres encore éclairées s’éteignaient les unes après les autres. Tout le monde allait dormir. Bientôt, il n’y aurait plus personne dehors.
Au pied du sentier du téléphérique, elle s’arrêta un instant pour reprendre son souffle. Ses mains tremblaient de froid et de peur. Elle fouilla dans sa poche et en sortit un nougat écrasé. Elle en gardait toujours un sur elle pour les situations d’urgence. Et là, c’en était une.
Devant elle, les sapins dansaient dans le vent comme d’immenses silhouettes noires. Le clair de lune laissait à peine entrevoir le sentier qui grimpait vers le chantier. Avec une infinie prudence, elle fit enfin quelques pas. Au loin, une lueur bleue. La voiture des gendarmes remontait elle aussi vers le chantier, gyrophares allumés. Si les gendarmes arrivaient avant elle…
Sans réfléchir davantage, elle fit demi-tour et partit en courant vers la maison de Sara.
2.
Quelques jours avant…
À cette altitude, le chantier vivait au rythme de la météo. La neige, la pluie ou le brouillard pouvaient tout arrêter en quelques minutes.
Il fallait alors renoncer, ranger les machines et attendre des jours meilleurs. Depuis deux semaines, la montagne se montrait clémente. Le soleil inondait les pentes rocheuses du matin jusqu’au soir. Les équipes en profitaient. Chaque heure gagnée rapprochait l’ouverture du nouveau téléphérique.
Au pied des futurs pylônes, les moteurs grondaient sans relâche. Les pelles-araignées escaladaient les amas de rocailles avec l’agilité d’insectes géants, leurs bras d’acier arrachant des blocs de roche plus gros qu’une voiture.
Lorsqu’ Antoine arriva près du pylône numéro deux, le jour commençait tout juste à éclairer les sommets. Max, le chef de chantier, l’aperçut aussitôt.
— Salut Antoine, hurla Max dans le vacarme des pelles.
Il fit signe de le rejoindre pour gagner un endroit plus calme.
— Antoine, dit-il, on a fait une découverte cette nuit.
Max portait une veste jaune. Il plongea sa main dans sa poche et l’ouvrit juste sous le nez d’Antoine qui recula d’un pas. Une immense pierre précieuse aux reflets rouges brillait dans sa main. Antoine fixa la pierre qui scintillait comme une lanterne.
— Il y en a beaucoup ?
Un large sourire se dessina sur le visage de Max.
— Des tonnes ! Enfin, au moins quelques caisses bien pleines.
— Alors pourquoi cet air mystérieux ?
Max baissa la voix.
— Parce que tout le monde ne sait pas ce que c’est.
Il reprit la pierre.
— Ça ne vaut absolument rien. Mais montre ça à quelqu’un qui n’y connaît rien… il jurera avoir trouvé un rubis ou un diamant.
Son regard balaya les ouvriers dispersés sur le chantier.
— Cette année, il y a beaucoup de nouvelles têtes. Je préfère éviter que l’histoire fasse le tour des baraquements.
— Tu imagines toujours le pire.
— C’est mon métier, répondit Max.
Antoine sourit. Il pensa aussitôt à Catherine. Elle tomberait sûrement dans le panneau. L’idée d’une petite plaisanterie lui traversa l’esprit.
Il sortit son téléphone et lui écrivit ce message :
« J’ai fait une découverte extraordinaire. Je te raconterai ce soir. »
À peine avait-il verrouillé l’écran, qu’une vibration retentit.
Réponse de Catherine :
« Moi aussi. Rentre vite. »
Le sourire d’Antoine s’effaça. Il relut le message une deuxième fois.
Antoine avait relu le message de Catherine des dizaines de fois.
À chaque lecture, il semblait vouloir dire autre chose.
En rentrant, il abandonna ses bottes dans l’entrée et fila sous la douche. Quand il revint, les cheveux encore humides, un peignoir noué à la taille, Catherine terminait de servir le dîner.
— Il n’y a que deux assiettes ?
Elle désigna le canapé d’un signe de tête. Sous une montagne de couvertures dépassait une chevelure en bataille. Le visage d’Inès était écarlate.
— Une vraie fièvre de cheval, souffla Catherine. Le médecin pense à une grippe. Rien de grave.
Comme pour lui donner raison, Inès toussa sans même ouvrir les yeux. Antoine s’approcha.
Il posa une main sur son front.
— Ouh… ça chauffe.
La jeune fille marmonna quelques mots incompréhensibles avant de se recroqueviller davantage dans sa couverture.
Ils s’installèrent enfin à table. Antoine déboucha une bouteille de vin, puis, exactement au même moment, ils demandèrent :
— Alors… cette découverte ?
Ils éclatèrent de rire. Même Inès entrouvrit un œil. Antoine prit un air très galant, leva son verre et déclara :
— Les dames d’abord.
— Certainement pas.
Catherine secoua la tête.
— C’est toi qui as commencé avec ton mystérieux message. À toi d’abord.
Antoine céda en reposant son verre sans avoir trinqué.
— Très bien. Comme tu voudras
Il se remit à sourire et plongea la main dans la poche de son peignoir. L’instant d’après une grosse pierre rouge roula jusqu’au milieu de l’assiette de Catherine. On aurait juré qu’elle brillait de l’intérieur.
— Antoine…
Catherine la prit délicatement entre deux doigts.
— Qu’est-ce que c’est ?
— À ton avis ?
Elle l’observa sous tous les angles.
— On dirait…
Elle leva les yeux vers lui.
— Un diamant ?
Antoine éclata de rire.
— Des diamants rouges ? Tu imagines ?
Depuis le canapé, Inès ouvrit les yeux. Le plafond tanguait doucement au-dessus d’elle. Elle avait froid, puis chaud, puis froid. Le son des voix lui arrivait comme si elles venaient de très loin. Diamant…ce mot traversa son petit brouillard.
Elle tourna lentement la tête et vit nettement cette fois une grosse pierre rouge briller dans la main de sa mère. Un diamant. Elle en était certaine.
— C’est pour moi ? demanda Catherine.
— Bien sûr.
Antoine souriait toujours.
— Et il y en a des caisses entières au pied du pylône numéro deux.
Les sourcils de Catherine se froncèrent.
— Attends…
Elle reposa la pierre.
— Tu es en train de m’offrir un caillou ramassé sur ton chantier ?
— Reconnait que ce n’est pas n’importe quel caillou.
Antoine reprit la pierre.
— Il ressemble à un trésor, mais il ne vaut absolument rien.
Il la fit tourner entre ses doigts.
— C’est ça qui est drôle.
Catherine le regarda quelques secondes et se servit un verre de vin.
— Tu as un drôle de sens de l’humour.
Antoine comprit aussitôt qu’il avait raté son effet. Il leva les mains.
— Je reconnais que ce n’était pas la meilleure blague de l’année.
Pour faire oublier ce mauvais pas, il désigna la lettre posée près de l’assiette de Catherine.
— À ton tour.
Elle la lui tendit et Antoine parcourut rapidement le courrier. Il lui rendit la feuille, releva la tête, et dit :
— Je ne comprends pas.
— C’est une invitation pour un examen médical, dit-elle.
Elle eut un sourire amusé.
— Parce que je viens d’avoir cinquante ans.
Antoine éclata de rire.
— Tu m’as fait peur pour ça ?
— Attends un peu d’avoir mon âge.
Catherine reprit la lettre. Son regard s’attarda sur quelques lignes.
— Enfin…dit-elle doucement, une maladie peut arriver à n’importe qui.
Cette phrase fut la seule qu’Inès entendit distinctement. Le reste se dissolvait dans la fièvre.
Maladie. Le mot resta suspendu dans sa tête. À l’école aussi, les adultes parlaient de maladies avec cette voix grave qui annonçait toujours quelque chose de terrible.
Ses yeux revinrent une dernière fois vers la pierre rouge : L’énorme diamant. Puis tout se mélangea jusqu’à ce que la fièvre l’emporte dans un profond sommeil.
3.
Inès n’avait jamais trouvé le trajet jusqu’à l’arrêt de bus aussi long. Le petit-déjeuner avalé trop vite lui restait sur l’estomac. Elle avait couru sans réfléchir, comme si d’arriver à l’école pouvait effacer ce qui lui trottait dans la tête.
Les filles étaient déjà là, elles parlaient fort, riaient, se coupaient la parole. Sara, comme toujours, dominait le groupe. Elle était plus grande, plus sûre d’elle, comme si elle savait déjà tout ce que les autres allaient dire. Ce matin-là, elle affirmait que la prof de sport ne viendrait pas.
— Elle est malade, avait-elle dit simplement.
Le mot frappa Inès sans prévenir. Malade. Tout revint d’un coup : la lumière rouge de la pierre, la voix de sa mère, tous les mots entendus dans la fièvre. Son estomac se serra. Elle fixa Sara sans vraiment l’écouter. C’était comme si Sara détenait un fil invisible qui reliait les événements entre eux. Et Inès eut soudain besoin de lui parler.
À peine tous les élèves étaient rangés dans la cour, la surveillante annonça l’absence de la prof de sport et les deux premières heures en salle d’étude. Inès, elle, observait seulement Sara.
Dans la salle de permanence, elle s’installa à côté d’elle. Elle hésita une seconde, puis lui glissa un papier plié sur lequel était écrit : « Je peux te faire confiance ? » Sara ne répondit pas tout de suite. Elle prit le stylo, écrivit, rendit le message. « Oui ».
Puis sans plus pouvoir s’arrêter, de la fièvre de sa mère, des diamants rouges, du chantier, des gendarmes. Sa peur, elle essayait de la cacher depuis le début. Sara ne l’interrompit pas. Elle regardait ailleurs, parfois le plafond, parfois ses mains.
Quand Inès se tut enfin, le silence sembla plus lourd que les mots. Sara se gratta longtemps la joue comme si cela l’aidait à trouver les bons mots. Puis elle dit :
— Tu as bien fait de m’en parler.
Elle ajouta :
— Laisse-moi réfléchir.
Après le déjeuner, elles quittèrent la cour. Le terrain derrière les bâtiments était presque vide. Quelques arbustes formaient une sorte de cachette naturelle. C’est là qu’elle s’arrêtèrent. Sara parla comme si elle testait chaque idée avant de la laisser sortir.
— Si ta mère est malade… il faut de l’argent. Beaucoup d’argent.
Inès hocha la tête.
— Et ton père travaille là-bas. Là où ils ont trouvé les pierres.
Elle baissa la voix.
— Alors, il veut les prendre pour lui, pour les revendre.
Inès était tout entière parcourue d’un frisson. Tout devenait soudain évident sur les intentions d’Antoine.
— Mais elles sont au chantier, souffla-t-elle. Pas à lui.
— Justement. Il ne pourra en prendre qu’une partie et devra être discret et rapide. Imagine, s’il se fait attraper.
Inès sentit une inquiétude nouvelle.
— Et s’il y a des voleurs qui passent avant lui ?
— Oui, tu as raison, dit-elle. Ça complique tout. Il faut qu’on aille voir ce chantier.
— Je peux demander à papa. Je peux lui dire que c’est pour l’école.
Sara acquiesça immédiatement.
— Bonne idée. Et fais vite !
4.
Antoine était ravi de faire visiter le chantier du nouveau téléphérique aux deux amies. Après tout il pouvait en être fier, c’était quand même grâce à lui que cette belle construction allait voir le jour.
Après quelques recommandations de prudence, il partit en premier sur le sentier qui conduisait au chantier. Une marche raide à travers la forêt les conduisit au premier bâtiment. C’est là qu’arriveraient plus tard les cabines avec les voyageurs. La gare était entourée de petits cabanons en bois. Les explications d’Antoine n’intéressaient pas les filles qui préféraient enfin voir les diamants.
— Ils sont où, les diamants ? s’empressa sa fille.
La question était sortie de sa bouche sans prévenir. Tant pis, c’était sorti.
— Ah, les diamants !
Sans reprendre son explication, il entraîna les filles vers un cabanon en bois.
— Il n’est même pas fermé à clé, remarqua Inès.
— Oui, c’est pour indiquer qu’il n’y a rien à voler, s’amusa Antoine.
Il n’en fallait pas plus pour que les deux filles se regardent et comprennent immédiatement que le pauvre homme était vraiment inconscient du danger.
Antoine ouvrit la porte. N’importe qui aurait pu se servir.
— C’est vraiment des diamants, demanda Sara ?
— Des diamants rouges !
Antoine souriait. Il ouvrit une caisse. Les filles tendaient leur cou pour voir la lueur qui s’en échappait. La vision était saisissante.
Sur le chemin de retour Inès partagea son inquiétude :
— On ne peut pas transporter les caisses. Elles sont trop grandes et il y en a vraiment trop.
— Je sais, répondit Sara, la seule chose à faire est d’empêcher quelqu’un d’autre de les prendre.
— Mais comment ? Mais comment faire ?
Le temps filait à vive allure et la question allait devoir attendre. Inès pressa le pas.
Papa et maman avaient prévus une soirée au restaurant, juste eux, entre amoureux.
5.
Non loin du centre-ville se situait un joli petit restaurant tenu par un couple de Suisses. Ils servaient une fondue formidable. L’endroit s’appelait Le gage.
Antoine était souriant face à Catherine qu’il trouvait resplendissante dans sa robe. Elle célébrait son cinquantième anniversaire. Le repas était merveilleux. Avant que n’arrive le dessert pour lequel ils avaient gardé un peu de place, Antoine posa un étui bleu sur la nappe blanche.
— Tu veux encore m’offrir l’un de tes cailloux rouges ?
— Ouvre.
Catherine admirait les boucles d’oreilles serties de diamants brillants. Cela la rendait encore plus amoureuse.
Elle demanda des nouvelles des fameux diamants rouges.
— Nous les avons rassemblées dans un cabanon. Un fabricant de faux bijoux viendra les chercher.
Catherine, heureuse et affamée, commanda une glace couverte d’une montagne de chantilly et de sauce chocolat. Elle passait une très belle soirée. Personne ne songeait que peu de temps après Antoine serait recherché en pleine nuit par les gendarmes !
6.
Cette nuit-là, effrayée par la lueur bleue de la voiture des gendarmes qui remontait vers le chantier, Inès, courut vers la maison de Sara.
Sara fut tirée du sommeil par le bruit des cailloux jetés sur la vitre de sa chambre. Elle fut prête en moins de deux minutes.
Après une longue heure d’ascension, elles arrivèrent près du chantier. Sur les pentes raides les pelles-araignées s’activaient à la lueur de leurs puissants phares. Tout le reste avait l’air calme.
Mais là, une lumière brillait sous la porte du local aux diamants !
Les filles s’approchèrent avec prudence avant d’entendre des cris. C’était Antoine qui appelait à l’aide.
Sara cria :
— Les gendarmes !
— Les gendarmes ? chuchota Inès.
— C’est à eux d’attraper les voleurs. Nous sommes beaucoup trop petites.
Elle s’étonna d’entendre Sara dire qu’elle était petite. Elle aussi avait une peur bleue des voleurs.
— D’accord, appelle-les !
Sara prit son téléphone et tout s’enchaîna à une vitesse folle. Les gendarmes, déjà présent plus haut sur le chantier, prévenus par leurs collègues, arrivèrent au pas de course. Les filles n’en revenaient pas. Max arriva lui aussi.
L’un des militaires reconnut Inès.
— Mon papa a arrêté des voleurs de diamants, cria Inès.
Elle faisait de grands gestes en direction du cabanon.
On défonça aussitôt la porte et entra en trombe. Entrèrent les deux hommes et la femme en bleu, suivi des filles et enfin de Max.
Ils tombèrent tous nez à nez avec Antoine qui se débattait, à genoux sur un homme couché sur le sol du cabanon de chantier ! Les filles poussèrent un immense cri de joie.
Une fois le voleur ficelé comme un saucisson, il fut aussitôt embarqué à la gendarmerie où tout le monde allait être longuement entendu. Catherine, prévenue par l’adjudant, se mit en route pour les rejoindre.
Intrigués par la présence inattendue des enfants dans cette histoire, les gendarmes se montrèrent très curieux d’entendre le récit des filles, surtout d’Inès qui avait l’air d’en savoir beaucoup.
Jusqu’à l’aube, la jeune fille raconta sa longue histoire. Elle pleurait en parlant de la maladie de maman et du coût des soins. Elle défendit de toutes ses forces l’innocence de son papa qui ne cherchait qu’à sauver maman. Tout le malheur apporté par les diamants rouges, les voleurs et les gendarmes. Toute l’histoire.
7.
Après avoir entendu le long témoignage, les gendarmes, amusés par la belle histoire, racontèrent tout à Catherine et Antoine.
Ils demandèrent à Inès et Sara de les rejoindre pour leur parler.
Le gendarme le plus ancien les félicita pour leur courage exceptionnel avant de les remercier, car grâce à elles un voleur avait pu être capturé.
Celui à la grosse moustache ajouta qu’il avait une nouvelle très importante à ajouter et il demanda l’attention de tous.
Il décrocha son téléphone et appela le médecin de Catherine.
Tous les autres adultes souriaient largement, car en guise de médecin, c’est un collègue caché dans le bureau juste à côté qui allait répondre au téléphone. Les filles étaient pétrifiées.
Le haut-parleur du téléphone se mit à grésiller ; on entendait clairement la voix de celui qu’on croyait vraiment être le médecin.
— Docteur, adjudant Minier à l’appareil, nous voudrions en savoir un peu plus sur la gravité de la maladie de Madame Catherine.
— Oh, mais ne vous inquiétez pas, dit la voix au téléphone, Madame Catherine n’est pas malade du tout. Elle va même très très bien. Vous savez, elle vient d’avoir cinquante ans. Je l’ai simplement invité à un contrôle de routine, rien de plus normal.
Les deux filles se regardèrent.
Inès se tourna vers sa maman :
— Mais alors, tu n’es pas malade ?
— Non mon amour, Mais je crois que tu m’as protégée comme si je l’étais. Merci ma chérie.
— Mais on a fait tout ça pour rien alors ?
— Pas du tout, dit le gendarme.
Il ouvrit un tiroir.
Une pierre rouge y brillait sous la lumière du bureau.
— Tiens.
Il la posa devant elle.
— Un diamant rouge, pour moi ?
— Oui, lui répondit-il. Tu l’as bien mérité.
Puis il ajouta :
— Laisse-moi te demander quelque chose en échange.
Il regarda Inès dans les yeux.
— La prochaine fois que tu entends des adultes parler de choses étranges, demande-leur de t’expliquer.
Il marqua une pause.
— Et si un jour tu veux sauver quelqu’un, appelle-nous avant.
Inès baissa les yeux sur la pierre.
Puis elle soupira.
— Promis.
Elle ajouta, en bâillant :
— Mais j’espère que ça n’arrivera pas trop souvent.
Quelque chose se relâcha.
Comme si tout le monde venait de redescendre d’un monde un peu trop sérieux.
L’adjudant haussa les épaules. Un sourire tranquille s’installa sous sa moustache.
— Il y a des jours comme ça, dit-il doucement, où on donnerait tout pour retourner en enfance.