Marcus Hönig
Un jour, là où se rejoignent les ruisseaux du Barral et celui du Solignac, se produisit un événement.
L’histoire dit que c’est le gardien du moulin de Bessin qui fut touché le premier.
L’homme, robuste et travailleur, fut pris d’une étrange fatigue dès le lever du jour.
Il imputait son mal à la chaleur écrasante qui régnait dans cet endroit habituellement frais.
Une chaleur si grande qu’elle semblait ne devoir jamais retomber.
Il dut rejoindre sa chambre et se mettre au lit.
Toute la pièce était éclairée comme si le soleil était tombé à terre.
Par la fenêtre lui arrivaient le couinement de la roue du moulin et le clapotis de l’eau.
Mais, malgré son épuisement, il entendit les bruits s’estomper, la roue ralentir et s’arrêter.
Il voulut s’arracher à son lit pour constater que le ruisseau avait disparu.
Mais, abattu par l’ardeur du soleil, il s’endormit.
Il en alla ainsi de tous les habitants qui sombrèrent dans une profonde torpeur.
Au village de Gilhoc, il ne resta personne debout.
Les gens s’endormaient là où ils se trouvaient.
Chacun n’avait eu que le temps de regarder le ciel.
Tout le monde dormait.
Tout le monde, sauf une petite fille venue aux champs avec ses parents.
Elle voyait les adultes s’effondrer les uns après les autres.
Elle courut dans les rues du village sans trouver personne d’éveillé.
Elle dévala à toutes jambes la pente au lieu-dit du Gouffre, qui ne comptait plus une seule goutte d’eau.
Le soleil se dressait toujours plus haut dans le ciel.
Elle descendit dans le lit sec et continua sa course aval.
Elle y vit, sous le village de Colombier-le-Jeune, des paysans assoupis dans les champs et les pêcheurs sur les berges, endormis sur leurs cannes.
Elle poursuivit sa course et arriva en territoire de Saint-Barthélémy-le-Plain.
Elle fit halte au moulin de Maninet. Mais là aussi on dormait à poings fermés.
Elle bondissait de rocher en rocher, seule dans le chaos sauvage qui amène au Duzon.
Il ne lui restait qu’un ressaut à franchir dans l’étroit canyon.
Le passage demandait toute sa vigilance.
Enfin, elle sauta dans le sable sec et leva les yeux.
Devant elle, à quelques pas seulement, se tenait un fier héron au milieu du lit désert.
Mais, juste derrière lui, grondait le Duzon sauvage, plus fort que jamais.
Elle s’approcha de quelques pas du bel oiseau et lui demanda :
— Sais-tu, beau héron, pourquoi les gens dorment, pourquoi notre rivière est sèche, pourquoi le soleil est si chaud ?
Le héron la regarda de ses grands yeux perçants et dit :
— Seule une enfant peut voir ce qui doit arriver. Tu es cette enfant.
La petite s’approcha encore.
Elle était à peine plus grande que lui. Elle demanda :
— Mais qu’est-ce donc qui doit arriver ?
Le héron se pencha vers elle et lui chuchota :
— Retourne-toi.
La fille obéit.
Un torrent d’or coulait vers elle.
De l’or, brillant et pur comme le soleil, roulait en vagues épaisses.
L’oiseau prit la fillette sur son dos.
Sur une berge, il lui adressa ses paroles :
— Va par les trois villages, réveille leurs habitants et dis-leur ce que tu as vu. Dis-leur que leur eau est leur plus grand trésor. Dis-leur de ne point craindre le soleil. Dis-leur que cette rivière s’appellera Ormèze.
Le héron la regarda en bon ami.
D’un battement d’ailes, il disparut sans un bruit.
La petite fille se retourna vers la rivière Ormèze où coulait une eau fraîche et claire.
Elle alla dans les trois villages raconter ce qu’elle avait vu : le soleil, l’or et le héron.
On ne la crut pas.
On la traita de rêveuse.
*
Des années plus tard, un pêcheur remonta en courant la rue de Gilhoc jusqu’au café.
Là, essoufflé, il dit à l’assemblée :
— Regardez, regardez ce qu’un héron a lâché dans l’eau juste devant moi !
Il ouvrit grand sa main et tous les regards virent briller là, comme un petit soleil, une pépite ravissante.
Ce bout d’or réveilla toutes les mémoires.
Alors, du haut en bas de l’Ormèze, on se consulta.
On se réunit.
On parla d’une fête prochaine.
La fête des trois villages.
Une jeune femme en serait la reine.
Et l’eau, le plus doux des héritages.
FIN

photo Marcus Hönig
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