L'Oncle

C’est à peine s’il existe

L'Oncle

On ne voit son image nulle part.
C’est à peine s’il existe.
Il n’y a que là, quand derrière nous,
le bateau s’en va,
que l’on est enfin arrivé,
que surgit son visage,
comme le fantôme d’Alger.

Dès le premier pas, il se fond dans votre ombre.
Il rend ce qu’il touche, et les âmes qui l’évoquent, sombres.
Vous n’avez pas le choix.
Votre sentiment n’est pas fou.
C’est l’Oncle,
vous le sentez déjà,
Il est partout.

Il écoute au travers de ses hommes bleu nuit.
Dans la fiche de police,
c’est encore lui.
Dans l’épaisseur d’un mur,
il se cache.
Couchez-vous,
il sera sous le lit.

Parlez à l’un,
il vous regarde par l’œil du voisin.
Dégustez un thé.
Vous voyez l’homme, de l’autre côté ?
Devant l’Oncle, on ne peut fuir,
c’est le chef.
C’est l’homme que la liberté fait rire.

Le bateau est déjà loin,
et les eaux qu’on pensait connaître,
ont une autre saveur vue d’ici.
De la plage, de la ville,
sitôt qu’on effleure l’horizon,
on entend sa voix couler dans les veines,
L’Oncle dit non.
L’Oncle dit,
c’est interdit !

Ils l’appellent l’Oncle,
L’Oncle T.
Celui qui met à genoux,
toutes les volontés,
L’Oncle bienfaisant,
qui caresse,
dans son palais,
chaque jour,
les cheveux d’un autre enfant.

Je ne les ai d’abord pas crus.
Je voyais sa tête,
mais ce qu’ils savent,
je ne l’ai pas vu.
Je les entendais dire que l’Oncle…
Oh, mais qu’avant c’était pire,
qu’ils sont bien contents,
qu’attention, si on nous entend !

Il était là, on l’évoquait,
à chaque souffle,
lui et ses menaces,
à bas mots.
Et alors, se dit-on,
que l’on garde en la liberté toute sa foi,
qu’après tout,
ce n’est pas mon oncle à moi.

C’est mal le connaître.
Penser même un instant s’en libérer,
quand, par bonheur,
vous, et vous seul,
sur le bateau du retour
vous serez monté.

C’est de retour chez moi,
quand il a fallu,
raconter tout cela,
que soudain,
de ma feuille de papier,
le visage de l’Oncle s’est levé !

Je me suis écrié :
Oncle T, es-tu là ?
Je l’ai senti alors,
si loin d’Alger,
de toute sa force,
me tordre le bras.