La moustache

Elle gisait dans l’herbe haute, comme tombée du nid.

Puis un vent chaud, aux relents de prairie, la fit s’envoler.

Projetée au loin et brusquement aspirée, elle se trouva, bien malgré elle, au beau milieu de narines aussi roses que chaudes.

La moustache n’en croyait pas ses yeux.

Des heures durant, jusqu’au coucher à vrai dire, elle subit le manège des descentes et remontées de la grosse tête de l’animal.

Le soir venu, après l’ondulation jusqu’à l’étable, elle constata que nul animal n’était plus debout.

Non qu’ils dormaient !

Les pattes sur les panses, hurlants de rire dans la paille, personne ne se privait de bien rire du mufle de la doyenne des lieux.

Une vache, respectable qui plus est, affublée d’une moustache, avait de quoi faire plier en deux n’importe quel cheval.

Le calme ne revint que tard dans la nuit.

En rêve, des restes de crampes de rire et gloussements irrépressibles étaient à l’œuvre dans l’une ou l’autre bête.

La moustache, pas moins inquiète que sa porteuse, passa une bien mauvaise nuit.

Lorsque le coq prévint de l’arrivée d’un nouveau jour, la vache se sentait toute chose et resta couchée là, comme une malade imaginaire à la moustache bien réelle.

Cela calma moqueries et grimaces, car tous les autres voulaient faire preuve de plus d’amitié qu’ils ne faisaient de peine.

C’est le cheval lui-même qui alla hennir sous les fenêtres de la paysanne.

Connaissant son affaire, et plus soucieuse de ses animaux qu’une mère, elle ne remarqua pas le postiche en embrassant, comme le font toutes les mères, sa vache affectée.

Si bien que, n’y voyant que du feu, elle repartit, moustache sous le nez.

La moustache, fort contente dans l’instant, comprit assez vite qu’elle ne pourrait rester sous ce petit nez malin, pas plus que sous celui d’un bovin.

C’est un cri, plus tard dans la matinée, qui retentit, quand la fille enfin put se mirer.

« Vite, s’agripper à la petite paysanne », pensa la moustache qui s’ancra de tout son poil.

Mais elle, perdue, sombra en amère tristesse de rester ainsi velue.

Seule au pays, n’ayant personne à qui confier sa peine, la paysanne pensa à sa situation.

Il ne lui restait que l’épilation.

Mais cela ne se pratique ni en étable, pas plus en hameau isolé.

C’est en ville, et là seulement, qu’il faudrait aller.

Peu coutumière des lieux, elle y rasa d’abord les murs.

Le foulard clair remonté sur ses lèvres éclairait ses yeux.

Son regard vulnérable se porta sur l’enseigne « Coiffure pour dames », où elle ne trouverait aucun secours, encore moins de compétence.

Quelques rues et pleurs plus tard, résignation et désespoir la firent s’écrouler sur un banc.

Sans voir sous son voile de larmes qu’une autre personne y séjournait à côté d’elle, elle laissa libre cours à ses plaintes, arracha le voile fin de son visage et leva les mains au ciel.

— Jolie moustache, dit son voisin.

Comme touchée par la foudre, elle regarda l’homme.

Chauve et glabre de visage comme un œuf nouveau-né, il souriait de toutes ses dents.

— Vous avez tout en trop là où je n’en ai pas assez, lui dit-il.

Son espièglerie cachait mal sa propre souffrance, pas plus qu’elle ne dissimulait l’élan de compassion qui le portait vers la fille.

Avec une tendresse mêlée de regrets sincères, elle caressa de son pouce la lèvre de l’homme. Lui en fit autant, doucement.

Jusqu’à l’évidence, cet échange dura.

Bouche contre bouche, voilà sur le banc ce qui arriva.

Vous savez la suite aussi bien qu’eux, aussi bien que moi.

Il arrive qu’en l’autre, il y ait un bout de soi.